C’est un jeune homme très mesuré, serein que nous avons reçu hier dans la rédaction de Walf Grand-Place. Alioune Waly Ndiaye n’a rien de ces thiantacounes bouillants. Le jëwriñ des thiantacounes de l’Unité 18 des Parcelles Assainies n’est pas n’importe qui. Il est le fils du premier flic du Sénégal, le ministre de l’Intérieur Mbaye Ndiaye. Ne pouvant plus se taire sur ce qui arrive à son guide, Alioune Waly s’est entretenu avec nous sur les évènements de Thiès, ce qu’il sait sur l’une des victimes Bara Sow, ce que Serigne Saliou lui a dit en rêve et ce qu’il pense de l’arrestation du guide des thiantacounes. Contre toute attente, Alioune Waly Ndiaye accuse son père et son régime d’acharnement sur «son» marabout.
Walf Grand-Place : Que peut-on savoir sur le fils du ministre de l’Intérieur que vous êtes ?
Alioune Waly Ndiaye : Je me présenterai sous une double casquette. Je suis un des fils de l’actuel ministre de l’Intérieur, Mbaye Ndiaye. Je suis également un fervent talibé de Cheikh Béthio Thioune. J’ai fait acte d’allégeance au Cheikh en 2004 ou 2005. Mon père était à cette époque maire de la commune d’arrondissement des Parcelles Assainies. Depuis lors, j’ai pu remarquer que mon njëbël (acte d’allégeance) ne m’a apporté que satisfaction et avancement dans ma vie. Grâce à Cheikh Béthio, je suis devenu le seul dans ma famille qui maîtrise et qui sait enseigner le Coran et les khassaïdes. Mon père, Mbaye Ndiaye, a dit à tous les membres de la famille qu’il n’a jamais eu de fils aussi discipliné et réservé que moi. Je suis, pour reprendre ses propos, celui qui ne lui a jamais causé de problème ou de tort. Et j’en suis ravi.
Autrement dit, vous êtes contre ceux qui disent que les talibés de Cheikh Béthio ne sont pas des pratiquants ?
Ceux qui le disent ne savent pas ce qu’ils racontent. Je faisais mon Bac quand j’ai fait mon sermon d’allégeance au Cheikh. Aujourd’hui, j’ai ma licence en Management.
Qu’est-ce qui vous a poussé à faire acte d’allégeance à Cheikh Béthio ?
Je dois préciser que l’idée d’être thiantacoune ne m’avait jamais effleuré la tête. Jusqu’au jour où arriva ce qui devait arriver. Je dirai d’abord que ça a été une volonté divine. Parce que j’étais un bon footballeur. J’avais une carrière toute tracée devant moi jusqu’en 2004. J’étais ensuite émerveillé par le changement radical de comportement d’un de mes cousins qui est thiantacoune. S’y ajoute que je devenais de plus en plus enthousiasmé d’assister aux «thiante» et d’entendre le Cheikh parler. J’ai fait mon allégeance en présence de mon père et de quelques-uns de ses militants. C’était à Diamalaye.
Vous lui avez fait part de votre volonté de devenir thiantacoune ?
Je sais que quand on chemine sur la voie telle que la nôtre, cela suscite beaucoup de controverses. C’est dire que les parents sont quelquefois réticents par rapport à certaines de nos décisions. Waaye sante Yallah rek (Je rend grâce à Dieu).
Je n’ai rien dit à mon père. Mais Dieu a fait qu’on s’est croisé à Diamalaye. Car, Cheikh Béthio a l’habitude de demander à ses talibés d’avertir et d’inviter les autorités de la localité où il doit faire un «thiante». J’ai fait mon sermon devant mon père qui a respecté mon choix.
Quelle a été sa réaction et celle de votre famille ?
Ma famille l’a pris comme quelque chose de naturel. Parce que tous ces chemins mènent vers la Miséricorde divine. C’est l’Islam. Donc, ils n’ont pas cherché à entraver mon chemin.
Je vous le demande parce qu’on entend souvent des parents dire que le Cheikh a détourné leurs enfants. D’aucuns parlent même d’une poudre qui servirait «d’appât»…
Le Cheikh a plusieurs disciples. C’est pourquoi les gens parlent souvent dans un cadre plus général. Il peut arriver que les talibés ne respectent pas le ndigël de Cheikh Béthio. Non, je ne crois pas à cette thèse de détournement. Personnellement, j’ai tiré beaucoup d’enseignements des instructions et recommandations du Cheikh. Et jusqu’ici, aucun membre de ma famille, camarades de promotion ou amis ne dénigrent mon comportement. Être thiantacoune ne m’a jamais poussé à dérailler. Au contraire, je suis sûr que je suis sur la bonne voix.
Quant à la fameuse poudre dont vous parlez, elle n’existe pas. Ce n’est pas vrai. On ne mange pas de mburake pour être thiantacoune. Pour la simple raison qu’il y a des gens qui font leur njëbël par téléphone. Ce sont de fausses allégations.
À quel moment apprenez-vous le Coran ?
Cheikh Béthio a initié dans ses kureel (groupes de talibés habitant la même zone) des daara installés dans chaque localité. Pour localiser ses talibés, il a un grand carnet sur lequel il inscrit le nom et l’adresse du nouveau talibé. Il saura dans quelle localité ce disciple habite et par ricochet dans quel daara il doit être. Il revient maintenant à son représentant sur place d’accueillir et d’orienter le nouveau disciple. Dans le daara, il y a différentes activités, notamment l’apprentissage du Coran et des khassaïdes tous les dimanches. C’est par le même procédé que j’ai appris le Coran. J’avoue que je suis devenu une autre personne. Parce qu’avant, je me recroquevillais toujours sur moi-même. Mais, je me suis retrouvé en faisant allégeance au Cheikh. Maslow a représenté les besoins de l’être humain à travers une pyramide. Et j’ai ressenti ce besoin d’estime et d’appartenance à une communauté.
N’est-ce pas paradoxal de vouloir copier sur le Cheikh qui a 7 épouses, alors qu’on sait que l’Islam n’en recommande que quatre ?
A ce que je sache, je ne vois nulle part dans les recommandations du Prophète (Psl) où on dit qu’on doit se limiter à quatre femmes. De plus, je connais des marabouts qui ont plus d’épouses que Cheikh Béthio. On n’en parle pas. Et ils sont différents de Cheikh Béthio. En tous les cas, je dirai que le Cheikh a ses raisons. Mais, je ne peux témoigner que de ce dont j’ai connaissance.
Comment avez-vous vécu l’arrestation de votre guide ? Où est-ce que vous étiez au moment des faits ?
J’étais chez moi, aux Parcelles Assainies dans mon daara. J’ai appris la nouvelle le lundi soir. J’ai été surpris comme tout le monde. Mais, au fond de moi, je savais qu’on l’accuse à tort. Cheikh Béthio nous a appris tellement de choses que nous sommes tentés d’imiter tous ses faits et gestes. Seriñ bi yërmande gimu am fook natt weesu nako (sa générosité et son humanisme sont sans limites). Personnellement, je dirai qu’il m’a transmis cet attachement à l’être humain au point que je suis incapable d’écraser un cafard. À la maison, on attend que je sorte pour tuer une souris ou un cafard. C’est dire qu’il est absurde de penser que le Cheikh peut être coupable de telles accusations. Je pense dur comme fer que ce sont des manigances politiques. C’est avéré qu’il y a eu altercation jusqu’à mort d’hommes. Mais de là à incarcérer le Cheikh, c’est des manigances politiques.
Qu’est-ce que vous attendez des autorités notamment de votre père qui est le ministre de l’Intérieur ?
Mon message s’adresse à des publics cibles. Je voudrais que ça ait un effet d’éveil de conscience des Sénégalais. Car, une partie de la presse est en train de manipuler l’opinion. Mon père fait partie d’un régime politique. Et c’est ce régime qui est responsable de ces manigances politiques.
Vous accusez votre père d’être responsable de ce qu’on pourrait qualifier de chasse aux sorcières ?
Je suis désolé. Mais, c’est ainsi. Je ne peux pas indexer du doigt pour dire c’est telle ou telle autre personne. Mais, j’accuse tout le régime qui est un système. Je me demande quel intérêt ou plutôt de quoi a peur ce nouveau régime pour essayer de punir des citoyens comme Cheikh Béthio. Juste parce qu’il a soutenu Wade ? Non, aucune raison ne peut justifier ces accusations encore moins cette arrestation. Où se trouve l’Etat de droit que ce régime revendique ? On ne peut pas reconstruire ce pays sur ces bases-là. La chasse aux sorcières, il faut la faire aux sorcières.
Vous avez parlé avec votre père depuis les évènements ?
Oui. On s’est parlé une fois. Je lui ai dit qu’ils ont accusé le Cheikh d’une manière très injuste. Il m’a répondu : «Ce sont des procédures qu’on doit suivre.» Mais, ma conviction est que le Cheikh est innocent.
«Bara Sow était un homme très brutal»
Vous pensez que Cheikh Béthio n’est pas coupable?
J’en suis plus que convaincu.
Pourtant il y a eu morts d’hommes?
On a retrouvé des cadavres et ce sont des faits. C’était une bataille et je regrette ce qui est arrivé. Je n’étais pas sur les lieux au moment des faits. Je ne connaissais pas bien les victimes surtout Pape Babacar Diagne. Pour autant, je ne souhaitais pas leur mort.
Connaissiez-vous Bara Sow?
Par son activisme. C’est quelqu’un qui était très rebelle.
Qui sont les véritables coupables d’après vous ?
Tout ce que je sais, c’est que la bande à Bara Sow est venue après avoir bien préparé sa stratégie. Parce qu’ils savaient, sans doute, qu’ils allaient rencontrer une résistance des autres talibés à cause de la brutalité de Bara Sow. On le connaît comme quelqu’un de très brutal. Pour protéger le Cheikh et sa famille, les talibés se sont, sans doute, interposés. Bara Sow était un homme à scandales. Il paraît qu’il a même insulté Sokhna Mbossé (une des épouses de Cheikh Béthio) qui lui avait demandé d’arrêter de dire ce qu’il disait partout (Ndlr : il disait que Cheikh Béthio est l’incarnation de Dieu). C’est dire qu’il était habitué des faits.
Si Cheikh Béthio est reconnu coupable, que ferez-vous?
Il n’est pas coupable. Je pense que les spécialistes doivent éclairer la lanterne des Sénégalais sur le vrai sens de ce mot. Le Cheikh a les mains propres. Cheikh Béthio n’est pas n’importe qui.
Que dire de la violence des thiantacounes ?
Personnellement, j’étais à Thiès. Mais, les gens ont mal compris nos intentions. Nous étions partis à Thiès non pas pour empêcher la justice de faire son travail ou de faire des actes de violence, mais d’apporter un soutien moral au Cheikh.
Qu’est-ce qui a déclenché les échauffourées ?
Quand les forces de l’ordre ont commencé à lancer les grenades lacrymogènes, je n’étais pas présent à l’endroit précis. J’étais en route pour le tribunal départemental de Thiès puisque de toute façon, c’est là où on allait amener le Cheikh. C’est après qu’on m’a expliqué que les talibés ont essayé de s’approcher de la gendarmerie au moment où Cheikh Béthio devait être transféré au tribunal. Ils scandaient des khassaïdes. Les forces de l’ordre croyaient que les thiantacounes allaient s’attaquer à eux.
«Serigne Saliou m’a dit…»
Vous dites que Serigne Saliou vous a parlé…
Serigne Saliou m’a parlé en songe. J’ai rêvé de lui avant-hier (Ndlr : dans la nuit du mardi au mercredi). J’avais l’intention de faire une sortie dans la presse, il y a une semaine. Mais, j’hésitais. Finalement, j’ai ressenti une responsabilité morale de parler. Serigne Saliou m’a dit : «Dama neek ci jafe jafe». Je sais que Serigne Saliou n’est plus. Mais, je me suis souvenu qu’il répétait sans cesse à Cheikh Béthio qu’il est son incarnation. Il m’est apparu en rêve accompagné d’un groupe de talibés. Je lui ai aussitôt dit : «Mbacké deh yaa ñu gënël leep.» Serigne Saliou m’a répondu : «Waw waay damaa neek ci jafe jafe (je suis dans des difficultés)». J’ai compris que ce qu’il disait sur lui et le Cheikh était en train de se vérifier. Conclusion : Cheikh Béthio est en difficulté. Et je reste convaincu qu’il y a plein de gens qui peuvent parler en faveur du Cheikh pour laver son honneur.
Vous voulez dire que Cheikh Béthio souffre en prison ?
Dites-moi qui aimerait être en prison. Neek prison jaam la ? (Être en prison n’est pas chose aisée). Je ne crois pas.
Réalisé par Oumy DIAKHATE
Source : Walf Grand'Place

BIOGRAPHIE

Ibrahima Diagne : « Aucun émissaire n’est allé négocier pour Cheikh Béthio Thioune »

























